Les Salles Obscures

Le passé éclaire le futur

Un Feu Follet d’une impressionnante consistance 1 décembre 2009

Filed under: Critiques de Films,Le Feu Follet (Louis Malle) — lessallesobscures @ 00:54
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Le Feu Follet, cinquième film de Louis Malle, fait figure encore aujourd’hui, d’objet trouble, diffus, difficilement classable au milieu des autres réalisations de son auteur, et sans parenté aucune avec des œuvres de la même décennie.

La fascination qu’il exerce n’a pas faibli : dialogues superbes, plans d’une beauté presque picturale, jeu parfait, décors splendides et Paris, encore Paris pour quelques années précieuses.

C’est le chef-d’œuvre d’un homme farouchement indépendant, à la curiosité sans bornes et qu’aucune chapelle artistique ou mouvement aux principes réducteurs n’ont pu récupérer, et qui, après de belles réussites dont Les Amants et Un Ascenseur pour l’échafaud, parvient à nous surprendre en puisant dans la littérature un sujet à la mesure de son intelligence.

Adaptation très personnelle du roman de Drieu La Rochelle, ce livre considéré comme majeur lors de sa parution mais tombé, peu à peu, dans l’oubli, perd de son aura sulfureuse lorsqu’on le compare à l’adaptation formidable de Louis Malle qui réussit le tour de force de dépasser de très loin le modèle de son inspiration. Feuilleter quelques pages du texte d’origine nous en convainc d’office.

Maurice Ronet (1927-1983) incarne à la perfection un alcoolique, que plus rien ne rattache à la vie et qui tente dans un ultime sursaut de raison de redonner de la matière à une existence en progressive dissolution. Tous les antidotes pour sortir de cette lente dégradation morale sont désespérément recrutés : les ex-maitresses tantôt condescendantes tantôt culpabilisantes, les retrouvailles de compagnons de jeunesse, ayant structurés autour d’un quotidien conventionnel des repères fournisseurs d’équilibre (la magnifique séquence avec Bernard Noël – acteur sublime et oublié – dans les jardins du Luxembourg qui se clôt avec ce  « Je voulais que tu m’aides à mourir »), les dîners mondains peuplés d’âmes transitoires aux souvenirs pathétiques et à la conversation désincarnée, les séductions dépourvues de désirs véritables, rien n’y fait. Et ce qui devait reconstituer et restaurer s’avère être autant d’éléments à charge qui précipiteront le destin fatal du héros. Dans un esthétisme sobre mais magnifiquement convaincant, Malle filme cette dérive implacable au pays sans frontières du dégoût généralisé.

Maurice Ronet avait déjà officié dans le premier grand succès de Louis Malle, Ascenseur Pour L’échafaud, couronné par le prix Louis Delluc, film dont la consécration trouve en grande partie son origine dans la bande originale composée par Miles Davis. Avec Le Feu Follet, diamant sombre dans la filmographie du cinéaste, Ronet subjugue par son désespoir élégant, complètement possédé par le spleen de ce perdant magnifique – « J’aurais voulu captiver les gens » – inspiré à Drieu par le suicide d’un de ses amis surréalistes, Jacques Rigault, auteur d’un unique « journal » que les lettrés s’arrachent.

La musique d’Erik Satie, d’un raffinement en adéquation totale avec l’imperceptible glissement du personnage vers la solution du suicide, magnifie le film comme cette scène calibrée où la jeunesse dorée, insouciante du Quartier Latin déjà perdu dans la posture et le dandysme fade vient narguer les questionnements métaphysiques du loser condamné. Alain Leroy est nu, déchu de son trône de noceur pathétique et le paradis artificiel de l’alcool contre lequel il ne veut plus combattre le réduit au rôle de vulgaire cleptomane de brasserie, fut-elle celle du Flore.

La course au plaisir est vaine, celle à l’argent vulgaire, survivre sous-entend de trahir ses idéaux d’affranchissement dans l’ennui cotonneux de l’enclos familial, bref, nul échappatoire hormis l’écriture à laquelle renonce Alain Leroy qui comprend bien vite qu’il ne pourra jamais saisir une réalité à laquelle il n’appartient déjà plus.  Le visage de Ronet nous dit tout ça dans cette scène urbaine où chaque plan est subtilement réfléchi, pas une émotion ne semble feinte et l’on est touché par la grâce et la sensibilité de cet acteur parti trop tôt qui nous donne dans cette séquence d’anthologie la pleine mesure de son époustouflante sensibilité.

Alain surprend à la dérobée un triste voleur de pailles, le vieillard pris sur le fait a honte de son acte. Ironie du sort, Leroy partage quelques secondes après l’humiliante condition de l’homme dominé par son vice et jugé hypocritement par ses semblables, quand cette femme, dont la beauté ne le ramène cependant pas jusqu’au désir de vivre encore un peu pour jouir de sa jeunesse, le surprend dans un forfait similaire, bien plus grave : celui de vider d’un seul trait un verre d’alcool posé sur une table voisine. D’une étonnante expressivité dans la retenue, le visage de Ronet, yeux cernés et sueur perlant au front trahissant son malaise, son air de bête traquée dans la futaie du mensonge nous offre là une des plus belles scènes du cinéma français des années 60.

Le café de Flore

La ballade avec Dubourg (Bernard Noël)

La scène du repas

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