Les Salles Obscures

Le passé éclaire le futur

BRIGHT STAR, un film de JANE CAMPION 12 janvier 2010

Filed under: Bright Star (Jane Campion),Critiques de Films — lessallesobscures @ 00:06

Quel plaisir de clore une décennie outrageusement mercantile par l’évocation d’un destin de poète. C’est l’inattendu privilège que nous offre Jane Campion avec son dernier film, couronnement de six années de patient labeur pour obtenir ce brillant résultat, ce lumineux Bright Star, récit d’un amour impossible entre un poète et sa muse. Cet exercice de style parfaitement dominé nous fait pardonner la rareté de Jane Campion dans l’actualité cinématographique de son temps par la rigueur qu’elle met à peaufiner jusqu’à l’épuisement chacune de ses rafraichissantes créations.

Ce film à la réalisation exemplaire évite tous les écueils du film de genre pour embrasser avec une ample volupté toutes les qualités des biographies sensibles, discrètement chargées de réhabiliter les figures du passé.

Taraudée par l’envie de rendre à ce grand écrivain l’importance symbolique que les vicissitudes de l’histoire ou la rugosité des mœurs contemporaines lui avaient sournoisement dérobé en le faisant injustement passer pour un poète scolaire, Jane Campion, réalisatrice exigeante, émue par la lecture d’un ouvrage consacré à l’histoire de ce couple mythique a tiré un des films les plus poignants de ces dernières années.

Bright Star est le récit de cette idylle d’un raffinement suprême dans l’Angleterre corseté du XIXème siècle, entre John Keats, poète novateur, douloureusement tourmenté, reconnu par ses pairs mais incompris du public, à la carrière aussi brève qu’intensément productive, et Fanny Brawne, femme de caractère, initialement rétive aux diatribes d’un versificateur trop subtil, fort jolie, certes, mais un tantinet superficielle bien qu’appréciée pour sa culture. Au début résistante, et conditionnée par les réserves de son milieu social, elle tombera progressivement dans les mailles du filet épistolaire que John Keats lui tresse avec des mots choisis pour la séduire, elfe fragile, d’une jalousie maladive, enivré par une passion qu’une santé précaire ne lui laissant aucune issue rehausse d’un sentiment d’urgence aptes à donner à son style un surcroit d’excellence que le film par les nombreux extraits qu’il propose nous donne à savourer.

Malgré la beauté de ses plans, la finesse de ses images et la douceur de ses tonalités chromatiques, Bright Star n’est pas un film de genre, mais l’évocation magnifiée d’une existence tragique où deux personnalités d’exception décident pour braver l’absurdité d’une vie trop brève, de profiter pendant à peine deux ans, de façon plus spéculative que véritablement sensuelle, de leur relation sentimentale.

On a souvent prétendu qu’ajouté au supplice d’une maladie héréditaire, une critique mal placée de Byron, son éternel rival, avait tué John Keats (assertion quelque peu fantaisiste), on peut aujourd’hui considérer qu’un film, celui de Jane Campion aura fortement contribué à le faire renaître dans l’esprit d’un grand public que ce type de personnalité avait, à mon grand désespoir, cessé de fasciner. Les armes sollicitées pour séduire sont nombreuses et magistralement utilisées : beauté des plans, intensité du jeu, originalité de l’approche (toute l’histoire est transcrite par le biais du regard de Fanny) pour cerner la personnalité d’un être complexe, qu’une fausse accusation de classicisme semble avoir relégué au rayon des afféteries de la littérature patrimoniale, lui pourtant bien décidé à révolutionner la poésie de son temps, accoucheur d’une œuvre puissante, dans laquelle, sous-tendu par la relecture de quelques grands mythes gréco-latins, lyrisme pure et amère lucidité se confondent sous sa plume virtuose.

La cinéaste nous l’a répété lors de sa conférence de presse cannoise, « Présence » fut le maître mot de Jane Campion lorsqu’elle dirigeait  ses acteurs, afin de ne pas encombrer les personnages avec des postures surannées. Elle leur conseilla de ne pas se soucier du contexte, encore moins de l’identité supposée des personnages,  il s’agissait de montrer qu’une passion romantique n’a que faire de l’époque et qu’elle ne tient que sur la sincérité des épanchements mutuelles. Ses acteurs, munis d’un instinct rare et d’un palmarès déjà fort convaincant, entendirent son conseil et surent complètement s’emparer de leur personnage pour les extirper d’un passé embaumeur et donner à leur quête d’absolu, où la mort est bravée par la pureté du cœur et la force de l’écriture, un parfum dans lequel le temps ne compte plus.

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