Les Salles Obscures

Le passé éclaire le futur

Le Ruban Blanc de Michael Haneke 16 janvier 2010

Filed under: Le Ruban Blanc (Michael Haneke) — lessallesobscures @ 21:47
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Une société à bout de souffle, terne, sans illusion, sans curiosité, dans laquelle on étouffe, dans laquelle tout est tu, hormis la frénésie de domination d’une caste, qui fait d’une entreprise d’intimidation active son unique objectif – revêtement indispensable pour camoufler la destruction progressive de schémas sociétaux dont le siècle commençant, d’obédience industrielle, entame bien sérieusement la légitimité. Voilà, le miroir que tend Michael Haneke à nos pauvres yeux cherchant inlassablement la distraction désaltérante.


On partage, dans une pression étouffante mêlée d’une curiosité maladive, les souffrances de cette communauté recroquevillée sur elle-même qui transmue en paroles d’or les vitupérations infondées d’une minorité de notables malfaisants pendant les repas dominicaux, les moissons tardives ou les rituels oppressants de l’église. Dans cette belle année 1913, ce petit village aux abords de Brandebourg est le théâtre maudit d’un conflit des âmes où l’aveugle rigorisme d’un pasteur, enivré par les effets de sa domination perverse sur une marmaille aussi malmenée qu’intérieurement lucide, fait frémir et interroge les abysses sans fond de la manipulation humaine. Ulrich Tukur, acteur apprécié du public français, endosse dans ce film le rôle du comte soupçonneux, propriétaire terrien misogyne et obtus, qui règne en maitre sur une poignée de villageois que sa mansuétude discutable (il leur fournit du travail) a réduit à une obéissance qui frôle la dévotion.
Acteurs excellents, intrigue sans dissonance, parti pris d’une austérité visuelle et d’un lyrisme froid brillamment obtenu, le Ruban Blanc a déjà tout d’un classique et il n’est un film uniquement qu’en vertu des nécessités culturelles de notre époque. Un siècle plus tôt, c’est un roman qu’Haneke nous aurait proposé, dans la veine d’Hawthorne ou d’Henri James, impitoyables chirurgiens d’un corps social en putréfaction où l’éclosion des vérités individuelles et des destins transis se déploie sur un rythme d’une infernale rapidité.
On s’en doute, le ruban blanc, n’est pas qu’un bout de tissus, comme La Lettre Ecarlate dépassait déjà l’aveu ostentatoire de la culpabilité féminine dans le roman d’Hawthorne. C’est aussi, par l’humilité apparente de ses dimensions et la folie sans limite qu’il croit dissimuler, le plus criant des aveux de la folie humaine, il justifie à lui seul les attitudes excessives d’une élite, les humiliations si fréquentes qu’elle impose, désir de pouvoir et peur de l’émancipation y sont amalgamés. Leurs auteurs, qu’ils soient pasteur, bourgeois locaux ou propriétaires terriens despotiques se pardonnent aisément la tension distillée dans les âmes tourmentées de leurs victimes par la délectation morbide qu’ils retirent de cette servilité villageoise. Cette crainte séculaire, cyniquement entretenue, étant aux yeux dessillés de ces despotes officieux la preuve irréfutable du bien fondé de leur croisade morale.
Ce bout de tissus, dont la confection patiente ne mobilise qu’une part infime de la pellicule lorsque la femme du pasteur le découpe pour ses enfants coupables d’une faute imaginaire, incarne à la perfection l’exhaustivité des remèdes employés pour lutter contre des maux imaginaires et préfigure également la stigmatisation par un régime dictatoriale d’un peuple tout entier pendant la deuxième guerre mondiale. On peut tout faire d’un bout de tissus, condamner un écart de langage ou livrer à la vindicte populaire une population soi-disant responsable de tous les malheurs du monde. Le désolant prophétisme de cette marque de distinction qui mènera dans d’autres conflits aux excès les plus inhumains est une leçon qu’on ne peut oublier si l’on prend le temps de décrypter le message. Entre un ruban et une étoile, il n’y a qu’un pas que le législateur autoproclamé franchit avec la sottise individuelle qui fait les tragédies mondiales.

Rusticité villageoise, abandonnée à la sombre domination de ses despotes locaux, figures tutélaires d’une noblesse faisandée et relais discutables d’une religion en phase avancée d’épuisement, médecins incestueux, pasteur enivré par l’emprise sans limite de ses admonestations litigieuses, quêtant désespérément le verrouillage de la plus fugitive intrusion d’existence véritable chez les rejetons de son propre foyer, dans l’épicentre de ce village coupé du monde mais bientôt rattaché par les drames qui s’y déploient à la plus violente tragédie du XXème siècle, tout ces éléments concourent à créer en nous l’angoisse d’une frontière toujours un peu plus flou entre notre notion malmenée du bien et du mal. Le concept difficilement acceptable d’une moralité que l’on ne pourrait atteindre qu’en mobilisant les moyens les plus immoraux qui soient nous heurte et nous interroge dans un même élan de scepticisme et d’horreur. Haneke, en artiste du récit savamment édifié capte notre attention avec cet énigmatique bout de tissus, que l’on ne voit presque pas mais qui nous obsède autant par le fait anodin qui entraine sa confection que par l’irrationalité des mesures qu’il provoque, c’est le point le plus marquant du film et ce fichu blason, une cerise dénoyautée sur un gâteau de malheur
Cette galerie de personnages bas en couleur dont seule la technique du noir et blanc pouvait exprimer si subtilement la violence cachée s’offre à notre désapprobation immédiate. Nos questionnements passionnés sont en terrain fertile quand nous tentons vainement de comprendre comment des êtres humains peuvent s’infliger de telles souffrances, le plaisir terrifiant qu’ils retirent à la vue de l’aliénation psychologique dont un village tout entier est la proie est la cause des nombreux malaises que tout spectateur qui se respecte ne manquera pas de ressentir au contact de cet indiscutable chef d’oeuvre.

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