Les Salles Obscures

Le passé éclaire le futur

Rohmer for Ever 20 janvier 2010

Filed under: Eric Rohmer est mort — lessallesobscures @ 13:07
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On le sent, Fabrice Luchini est bouleversé. Il voit l’homme qui a transformé un ado blondinet un peu survolté en un comédien pur-sang, infatigable défenseur d’une suavité de la langue et d’une oralité conjuratrice, soudainement encensé par la presse, regretté par tous alors que son relais médiatique a toujours souffert d’une certaine appréhension, entre considération institutionnelle et scepticisme collectif, voire agacement d’un grand public que l’importance conférée au langage, au raffinement des cadrages, et l’élaboration exigeante des caractères pouvaient rebuter.

La journaliste trébuche sur la prononciation du prénom de l’actrice de Ma nuit chez Maud, Luchini, bon prince la tire de ce guêpier en se chargeant lui-même de cette ingrate besogne, expédiant une affaire aussi triste qu’elle s’avère urgente mais finalement simplement symbolique, devoir civique d’une précision qui n’apaise que les démons d’une dette impossible à payer pour un cinéma en quête d’une renaissance impossible.

Rohmer est mort, triste anagramme pour cet amoureux des mots, ce stratège de la situation, qui percevait l’intimité d’une cuisine ou d’une chambre de bonne comme un échiquier de potentialités dramatiques inavouables, encore actif à une date si récente que personne n’eut le cran de l’en complimenter, n’eut l’intelligence de se dire rassuré qu’un monde aussi détestable que le nôtre ne soit pas parvenu à entamer chez ce nonagénaire l’envie de nous raconter des histoires.

Ce n’est qu’en 2007 qu’Astrée et Céladon nous avait surpris par son délicat anachronisme mais nul débatteur attentionné n’avait pris le temps d’en saluer la hardiesse, et un décryptage qui s’imposait cependant s’était laissé évincer par une silencieuse allégeance au génie d’un maître qu’on croyait déjà mort, lui que d’autres pays avaient su compter parmi les plus talentueux créateurs de son temps, Etats Unis et Japon en tête.

A lire ainsi tout ce qu’on doit à ce vieil homme pudique, presque gêné de filmer les choses avec tant d’élégance, on pourrait penser que la route qui le mena au succès ne fut pas tortueuse. Terrible méprise, 10 ans lui furent nécessaire pour accéder à la notoriété, Le signe du lion, tourné en 1959 dans le sacro-saint quartier latin, champs de manœuvre préféré des francs-tireurs de la Nouvelle vague, fut refusé par les distributeurs et ne sera projeté que trois ans après sa confection. Quant aux adorables moyens-métrages La boulangère de Monceaux, La carrière de Suzanne, ils seront découverts tardivement et perçus comme de simples échauffements stylistiques avant la course de fond, suivant tant que bien que mal des tentatives infructueuses avant le concept éclairant des contes à thèmes, moraux, d’hiver ou d’été, saisons du cœur ou de la raison, températures insondables des climats de l’âme humaine, légataire filmographique d’une tradition moraliste que notre pays a promotionné à travers la fougue de ces plus fins stylistes .

Avant la caméra, il y a la plume discrète mais acérée d’un critique de cinéma de très haute volée, qui tempère ses passions en favorisant une analyse de fond plutôt que les déclarations tempétueuses des cadets de la fameuse revue jaune. On retrouve le professeur de lettres, le pédagogue méthodique qui ne recule devant aucun défi et privilégie un conservatisme réfléchi pour mieux faire pénétrer dans l’esprit du spectateur la subtile audace de ses mises en abîme sentimentale. Nourri de littérature, épris de liberté derrière son regard d’aigle, muni d’une indépendance d’esprit en étroite cohérence avec des moyens techniques limités, autonomie véritable incarnée par la création sans délai de sa propre société de production, tous ces éléments patiemment assemblés forment une éthique irréprochable et s’ajoutent à un charme qu’on ne peut définir mais dont ses films conservent à jamais l’insoupçonnable parfum.

Rédacteur en chef des cahiers du cinéma en 1957, les articles de Maurice Schérer (son vrai nom) sur Jean Renoir ou Roberto Rossellini font date mais leur ton plus nuancé ne survive pas aux manifestes dévastateurs de ses cadets surexcités. Où Truffaut tempête contre le rigorisme paralysant de ses prédécesseurs, Rohmer analyse, décortique, assumant pleinement sa stature universitaire face à l’anarchie des passions, il est la véritable écume de cette nouvelle vague, à la pointe de l’élégance et de la sophistication verbale tout en demeurant dans l’austérité de sa mise en scène et des moyens qu’il met en jeu pour confectionner son intrigue le plus authentique continuateur d’un esprit que les grands écrivains du XIXème siècle (et d’avant), naturalistes ou libertins, avaient élevé au rang d’art dans leur récit à double entrée et aux multiples interprétations. Hemingway ou Henri James troqué pour Restif de la Bretonne, c’est un peu ça l’exception Rohmer, avec un travail rédactionnel en amont où le gueuloir de Flaubert est remplacé par des cahiers à spirale qu’on ne compte plus et des ébauches de récits à n’en plus finir.

On est loin de l’insurrection thématique dont Godard fait un dogme quelque peu étouffant quand on ôte de ses faits d’armes l’esthétique, les couleurs criardes et l’intransigeance des parti pris, mais on prend aussi ses distances avec la nostalgie juvénile d’un paradis de l’enfance que Truffaut affectionne, allant parfois jusqu’à en exagérer le pouvoir nutritif. Rohmer va plus loin, ou différemment, série, cycle, contes saisonniers ne veut pas dire affranchissement à une problématique au dénouement prévisible, il prend des risques en embauchant très souvent des acteurs inconnus (Marie Christine Barrault, Zouzou, Pascal Gregory, Melvil Poupaud, Simon de La Brosse), se laissant guider par un instinct sans faille et une confiance aveugle où le hasard, bien qu’il en ait professé les vertus et les contradictions, n’a pas sa place quand on connait l’intérêt qu’il donne à la restitution irréprochable du texte écrit.

Rohmer est l’auteur le plus âgé de la Nouvelle Vague (né en 1920), mais il est celui qu’on reconnaitra le plus tardivement, en 1969 avec un chef-d’œuvre de sensibilité et de prudent calcul, Ma nuit chez Maud. Parabole hivernale sur le pari pascalien entre une bouteille de Chanturgue et un professeur de philo railleur qui feint l’ébriété pour laisser en tête à tête sa camarade de jeu et son candide contradicteur. Trintignant face à Antoine Vitez débattant de Pascal pour céder au charme de Françoise Fabian, tout en délibérant en faveur de Marie Christine Barrault, seul Eric Rohmer pouvait faire un succès d’un tel cahier des charges.

Des dialogues magnifiques, des arguments sans failles, d’apparence indestructibles hormis sous les suppliques du cœur qui tambourinent à la porte d’une morale qui enferment à double tour les grandes vérités de la chaire en panique, ces éléments d’apparence disparates sont les ingrédients de ce film d’un raffinement jamais égalé dans le cinéma des années 60.

Le public acquiesce et se reconnait probablement dans ce conflit diablement contemporain. Raison contre passion, impossibilité du choix, la blonde ou la brune, l’athée ou la croyante ? Ce faux manichéisme est une recette qui a déjà fait ses preuves mais dont Rohmer a su conserver la fraicheur tout en la systématisant avec une grâce indicible. La vérité avec ce méditant par bonté se fait par touches, avec tact, arrivant sur des pattes de colombes invisibles.

Carré, construit, sobre sans être sec, son verbe râpe la langue mais n’écarte pas la saveur, on ne parle pas pour rien d’érotisation du langage, (pour paraphraser les théories de Roland Barthes, une des rares personnes à n’avoir pas descendu le pittoresque exercice de style qu’était Perceval le Gallois), quand on évoque la précision presque névrotique des dialogues et l’étrange ivresse qui nous saisit malgré la complexité de certains développements dont la conversation Rohmérienne ne peut faire l’économie ; et c’est vrai que les mots chez Rohmer donnaient à voir, et à sentir aussi le plaisir sauvage de les solliciter tous. Embrasement voluptueux du mental et de ses appétences, dans le plaisir inassouvi de ne jamais trouver les plus purs, ceux qui parviendrait à nous faire oublier la prédominance insurmontable du bouillonnement corporel sur les torsions serpentines de la langue française, l’échec de toute logique supposée inhérente au choix de l’option la plus avantageuse dans la résolution d’une problématique relationnelle.

« Je suis dans le siècle » nous dit Trintignant, ingénieur bien sous tout rapport dans Ma nuit chez Maud face à Françoise Fabian, brune suave, au bon sens imparable, toute disposée à faire voler en éclat, sagement pelotonnée sous l’épaisseur de ses couvertures, la vitrine de principes que le séduisant trentenaire catholique, non totalement rétif à la désacralisation progressive de ses arguments, fait mine de tenir pour son meilleur alibi contre l’anarchie des mœurs contemporaines. La collectionneuse, Le genou de Claire, L’amour l’après-midi sont d’autres petits chefs-d’œuvre, atemporels et diablement dans leur époque, qui traversent d’une foulée sans faux pas les résidus patriarcaux du gaullisme et l’élan réformiste de la présidence Giscardienne où le confort bourgeois conquis à grand peine laissent entrevoir les limites de sa rotondité, horlogerie au tic tac effarant de cynisme. Toutes ces oeuvres fonctionneront sur un mode similaire, une obsession cachée, une folie pardonnable et un afflux de mots faussement libérateurs pour balayer des certitudes sans assises véritables.

Une chose est sure, malgré les interminables commentaires dont sera très prochainement victime le corpus de cette œuvre unique et en tout point séduisante, on ne fera jamais le point sur Rohmer.

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