Les Salles Obscures

Le passé éclaire le futur

La Rumeur (The Children’s Hour) de William Wyler 10 février 2010

Sorti fin 61, la Rumeur de William Wyler avec Audrey Hepburn et Shirley MacLaine est un des premiers films hollywoodiens à aborder l’homosexualité féminine.

Heureuse initiative qu’a eue le distributeur Lostfilms de faire découvrir à un public composé d’amateurs et de curieux, un chef-d’œuvre oublié des années 60, La Rumeur de William Wyler, sorti juste après Ben-Hur, le péplum viril aux onze oscars.

Ici, point de muscles saillants et de batailles de chars, Wyler considéré comme l’artisan méticuleux d’un cinéma spectaculaire – drames historiques, comédies musicales ou comédies savoureuses – nous donne une très grande leçon de cinéma dans une œuvre injustement méconnue qui mérite une relecture patiente et dépassionnée tant ses qualités sont nombreuses, et son intérêt sociologique, indéniable.

L’histoire est simple mais l’intrigue savamment élaborée, deux femmes, Karen Wright (Audrey Hepburn) et Martha Dobie (Shirley MacLaine), amies d’enfance, ont travaillé dur pour mettre sur pied leur rêve de jeunesse : une pension pour jeunes filles dans un petit village des Etat-Unis. Tout semble aller pour le mieux jusqu’à ce que l’une des deux institutrices décide d’officialiser sa liaison avec Joe Cardin, le vigoureux médecin du canton, homme joyeux et plein de projets. L’annonce d’un mariage imminent désarçonne Martha qui voit dans cette union la fin de l’amitié fusionnelle qu’elle entretenait jusque là avec Karen, collègue dans le travail autant que confidente.La relation privilégiée que Martha a développée avec son amie, et sa difficulté à trouver un mari provoquent, on s’en doute, des questionnements dans cette province aux considérations obtuses. Une des élèves, Mary, insupportable petite peste, punie par ses professeurs pour son caractère difficile, aura la diabolique intuition d’exploiter cette ambiguïté latente pour se venger de leurs réprimandes. Elle ébruitera, pour se faire, une rumeur classique mais apte à déclencher dans le village et dans l’esprit des parents fortunés qui, jusque là, avaient pour les jeunes femmes une confiance sans faille, un scandale sans précédent. Quand les parents, abasourdis par la nouvelle, s’empressent de retirer leurs enfants de cet établissement aux mœurs « particulières », c’est toute une réputation qui se brise, et des êtres définitivement abimés qui n’ont comme ultime choix que de démentir les insinuations provinciales, ou de fuir à tout jamais une population qui leur est devenue définitivement hostile.

La Rumeur, on l’aura compris, est un film d’une grande audace thématique quand on le resitue dans son contexte ; sa mécanique est d’une précision confondante et l’on éprouve, à mesure que se trame le complot qui mènera un des deux personnages au suicide, une angoisse croissante, et une colère non feinte pour les irréparables dégâts que peuvent causer sur des êtres fragiles les assauts répétés de la médisance populaire. Inspiré d’un fait divers du XIXème siècle, La Rumeur avant de devenir un grand film était déjà une pièce à succès de Lilian Hellman, intitulé sobrement The Children Hour. Elle fut d’abord interdite avant d’être jouée à Broadway où elle remporta un succès considérable en 1934.

Séduit par l’originalité du thème et la puissance émotionnelle du texte, Wyler tente peu après d’en tirer une adaptation cinématographique. Hélas, le code Hays, organisme de censure étatique veillant sur les bonnes mœurs de la production hollywoodienne, empêche l’ambitieux cinéaste de conserver la tonalité sulfureuse du récit d’origine. Après de multiples modifications sur la version théâtrale, la première mouture qu’il en tire est un bien pâle reflet de l’esprit subversif de la pièce. Ils étaient trois (These Three) sort en mars 36.

En 1961, une liberté relative commence à s’installer dans le choix et le traitement des sujets cinématographiques. Les mœurs ont également évolués. Wyler qui jouit d’une reconnaissance unanime avec de grands succès commerciaux, décide de s’attaquer à nouveau à cette pièce qui le fascine tant. Il débauche pour se faire deux actrices fort appréciées du grand public : Audrey Hepburn que Vacances Romaines et sa récente performance dans Diamants sur Canapé ont placé parmi les plus grandes et Shirley MacLaine qui commence à compter sérieusement dans le cinéma depuis son rôle dans la Garçonnière de Billy Wilder. Ajouté à ces deux excellentes comédiennes, le jeu puissant de Karen Balkin – Mary l’écolière perverse qui répand la rumeur destructrice – et vous obtenez un film dont on regrette d’apprendre si tardivement l’existence.

Grand film, certes, traitement scénaristique de haute volée, jeux inspiré de chaque protagoniste, même si certains écueils ne sont pas évités comme le coming out tardif de Martha la menant au suicide et installant l’idée qu’une singularité rend nécessairement coupable et tourne au sacrifice. Néanmoins, on ne saurait tarir d’éloges pour un film d’une si grande maitrise formelle et damner le sort qui relégua ce chef-d’œuvre d’intelligence dans les oubliettes de la production artistique d’une décennie qui n’a pas encore fini de nous livrer tous les secrets de sa formidable fécondité stylistique.

Bande Annonce du film.

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One Response to “La Rumeur (The Children’s Hour) de William Wyler”

  1. oth67 Says:

    Magnifique film. Une interprétation grandiose de ces deux actrices, avec une préférence pour Audrey Hepburn.


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