Les Salles Obscures

Le passé éclaire le futur

Le Refuge de François Ozon 4 mars 2010

Histoire sombre et solaire d’une re/construction à deux, nouvelle étape de François Ozon avec Isabelle Carré, Melvil Poupaud et Louis-Ronan Choisy.

Le dernier film de François Ozon s’ouvre sur une scène forte, presque insoutenable : un couple de jeunes drogués – Mousse (Isabelle Carré) et Louis (Melvil Poupaud) – recroquevillés dans un appartement parisien, brulent d’impatience de s’injecter une nouvelle dose d’héroïne. Les images sont violentes, d’un réalisme cru qui nous embarque dans un monde méconnu du grand public mais dont il faut pourtant accepter l’existence, à défaut de pouvoir comprendre les motivations qui poussent deux êtres en pleine jeunesse à consumer leur corps et leurs espoirs pour quelques grammes d’extase mensongère.
Isabelle Carré, méconnaissable avec ses traits tirés, ses joues creuses et son regard absent est la compagne de Louis, un jeune bourgeois paumé qu’un shoot ultime va laisser sur le carreau. Descente aux enfers au dénouement prévisible, la mort a figé au réveil le jeune homme dans une position grotesque, d’autant plus effrayante que c’est sa mère qui le découvre ainsi, convaincue que la chambre de l’appartement cossu qu’elle faisait visiter, était vide.

A côté de son fils défunt, fauché en pleine jeunesse, demeure calfeutrée sous les draps mais miraculeusement épargnée, Mousse, la compagne d’infortune du disparu, qui a pourtant touché à la même substance. Une hospitalisation s’ensuit, moment décisif où la jeune femme en plus d’apprendre la mort de son compagnon doit réceptionner l’émouvante nouvelle de sa maternité.

Sa belle-mère, bourgeoise plus soucieuse du qu’en dira-t-on que de la perte violente de son fils ne songe qu’à une chose, interdire à la jeune femme de garder l’enfant, respectabilité oblige, et façon de tuer deux fois ce fils indigne qui l’a fait démesurément souffrir avec son mode de vie plutôt alternatif. On croit la jeune femme à peine sortie du royaume des limbes bien résolue à suivre la recommandation sans appel jusqu’à l’apparition de cet étrange refuge, cette villa de plein pieds, en silencieux dialogue avec l’intemporelle sérénité de l’océan ; ce cocon préservé de tout préjugé, cet endroit aux ressources infinies, presque aussi protecteur que l’enveloppe charnelle du ventre naissant que la pensionnaire repentie dissimule sous ses vêtements épais.

On quitte alors, le regard soulagé, l’encerclement des sollicitations urbaines pour le balancement apaisant des arbres du pays basque dans l’espace nourricier d’une végétation généreuse, où une maison plantée à proximité de la mer, semble pouvoir donner à Mousse la possibilité de se reconstruire. Un lieu neuf et un homme à connaitre, ingrédients d’un nouveau départ qui ne se refusent pas. Ce jeune homme, au regard empli de tendresse, c’est Paul (Louis-Ronan Choisy), le demi-frère de Louis débarquant à l’improviste dans ce havre de paix. Cette arrivée faussement imprévue va diffuser un peu de douceur dans l’âcre solitude où Mousse semble expier sa faute – le scandale d’être vivante – et soupeser inlassablement la pertinence de sa décision dans un village où elle ne peut sortir qu’avec des lunettes noires pour effectuer de simples allers retours à la pharmacie. Se préparer à être mère, en dépit de son passé houleux, du géniteur absent et des préjugés oppressants de la bonne société est l’enjeu de chaque jour. Les jours passent, et les rapports s’assouplissent entre Mousse la blessée et Paul le faux timide. Les deux êtres apprennent à se connaitre, le sentiment persistant de culpabilité ressentie par la jeune femme se dissipe dans l’innocence revitalisante d’un panorama que les vents, seuls, effleurent, que la mer vient frapper inlassablement, comme pour laver dans la douce rengaine d’une écume salvatrice les souillures d’une conscience féminine qui s’en voudrait presque d’avoir survécu à l’absurde arbitraire des morts par overdose.

Un jeune homme simple que ce Paul aux cheveux brun et à la sensualité irradiante, profond, attentif et joyeux cependant, profitant de la vie, plein de sollicitude et de compréhension pour cette future mère de famille un peu paumée qui cache derrière une agressivité maladive beaucoup de doutes, pas mal d’appréhension et un désir infini de redonner ce surcroit d’amour qu’elle destinait à son compagnon à quelqu’un qui saurait la comprendre. Cet homme-là, si lointain et si proche, si différent et si semblable, saura dépasser le jugement, ornementé par ses questions précautionneuses et ce piano auquel il consacre quelques nuits sans sommeil ; l’exil involontaire d’une âme en recherche d’elle-même.

La jeune femme qui a finalement accepté d’assumer sa grossesse va progressivement se confier à ce garçon différent (il est homosexuel), dont elle réprouve le mode de vie tout en se laissant attendrir par sa candeur, qui l’émeut parce qu’il lui rappelle Louis (au début un peu distante et sur la défensive, elle lui demande progressivement d’accomplir quelques taches domestiques), et qu’elle perçoit dans la prévenance qu’il lui témoigne comme son ultime soutien, la justification décisive d’une bataille en faveur d’un retour à la vie. Quand à lui, sa singularité sexuelle, son impossibilité d’engendrer lui rend encore plus merveilleuse la présence de cette femme, plus honorable son combat parce que condamné à la dénégation populaire. Une raison supplémentaire à cet élan d’affection pour Mousse se fait jour dans l’aveu émouvant du garçon, un soir, au détour d’une conversation nocturne, le frère de Louis, a été adopté, leur mère ne pouvant plus, à la suite d’une opération, avoir d’enfants, confessions décisives qui font comprendre bien des choses : la jalousie de la mère face à Mousse, et l’attention du demi-frère de Louis pour la petite créature que Mousse a décidé de laisser croitre en elle, en dépit des menaces.

Comme tout film d’Ozon, les rencontres incongrues sont nombreuses et le basculement des situations, bien qu’amenées de façon plutôt délicates, surprennent toujours : la maladresse d’un livreur qui au détour d’une conversation banale pose la question qui fâche (le jeune homme que j’ai croisé tout à l’heure, c’est l’heureux papa ?) ; la jeune femme enceinte abordée sur la plage par une étrange promeneuse qui, après avoir gentiment louée la rondeur de son ventre, se montre insistante en déblatérant des phrases obscures aux allures prophétiques créant un certain malaise ; ou encore le dragueur étrange, intrigué par la future maman « c’est votre truc, les femmes enceintes ?» avant de terminer avec elle dans une chambre avec vue, où ce qui devait se conclure par une étreinte au motif contestable se finit par une séance de massage particulièrement émouvante. Les rencontres de hasard n’ont pas l’effet voulu, Mousse constate avec dépit que le monde est empli d’êtres étranges, aussi vulnérables qu’elle et pas moins égoïstes malgré leurs belles paroles. Le vrai réconfort, c’est finalement dans les bras de Paul, interlocuteur idéal, qu’elle ira le chercher, scellant, le temps d’une nuit le pacte d’une mutuelle compréhension. Puis vient l’accouchement, et ce bébé dont elle se sent incapable d’assumer l’éducation. Intéressant questionnement sur le sentiment sois disant instinctif de l’amour maternel, sur la sacralisation de la femme enceinte dans la société moderne. Ozon continue à analyser avec une distance complice et des clins d’œil subtils à ses prédécesseurs les non-dits ambigus d’une époque où les certitudes structurantes se dissipent au profit de tentatives maladroites mais louables de redéfinir le rôle dévolu à chacun, tout cela soutenu par des actes, des paroles et des pensées non dénués d’une certaine poésie.

Le Refuge (2009) de François Ozon avec Isabelle Carré, Melvil Poupaud et Louis-Ronan Choisy.

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